Hier j’y étais, j’ai vu

Hier, j’ai visité pour la première fois de ma vie le camp d’Auschwitz. J’y suis allé avec ma sœur, son mari et ses 2 grands enfants ainsi qu’avec mon père qui a été un enfant caché pendant la guerre. Ses grands parents, ses oncles et sa tante ainsi que sa petite cousine y ont été assassinés.

La Shoah est un sujet auquel on est confronté de nombreuses fois à l’école, à la télévision à travers des documentaires et des images d’archive, on connaît les horreurs qui y ont été commises.

Quand on est français juif et que sa famille a directement été concernée, c’est un sujet qui fait partie de nous, qui forge notre identité.

J’ai entendu de nombreuses fois l’histoire de mes arrières grands parents du côté de mon père, les raisons qui ont fait que mon père et ses parents en ont réchappé. Je n’oublierai jamais aussi Alice, la cousine de ma mère que mes grands-parents ont recueilli quand elle avait 16 ans. Elle était la seule de sa famille à avoir survécu à l’horreur d’Auschwitz. Je n’oublierai jamais non plus son numéro tatoué, que je n’osais pas regarder, quand elle tendait son bras pour poser un plat sur la table.

Malgré tout ça, mon esprit n’a jamais réussi à réaliser qu’une telle horreur ait pu se produire. C’est comme si je le savais sans vraiment le comprendre, sans arriver à me transposer dans quelque chose d’aussi atroce.

Hier j’y étais, j’ai vu.

J’ai vu ces petites chaussures d’enfants que leurs parents — s’ils n’avaient pas été « sélectionnés » pour travailler au camp — leur ont retirées avant de prendre ce qu’ils pensaient être une douche. Une douche salvatrice après plusieurs jours de voyage dans la puanteur et l’enfer des wagons à bestiaux dans lesquels ils avaient été transportés. Retirer les chaussures de ses enfants avant la douche : un geste si anodin que j’ai fait des milliers de fois avec mes enfants…

J’ai vu aussi cette salle, qui n’avait rien d’une salle de douche, où ils allaient juste après. J’ai appris que le Zyklon B mettait environ 15 minutes à tuer en paralysant les muscles de ses victimes. J’ai donc compris que ces millions de personnes, mes frères, mes grands cousins, ont vu leurs enfants s’étouffer devant eux jusqu’à la mort tout en s’étouffant eux même, sans ne pouvoir rien y faire, sans pouvoir les protéger. Je me suis imaginé dans cette salle avec mes enfants. Ça me paraît inconcevable, pourtant, si nous étions nés 80 ans plus tôt, ça aurait été sans doute notre destin.

80 ans plus tard, ce voyage de mémoire organisé par le CRIF et le mémorial de la Shoah est là pour que nous, les témoins des témoins, veillons à ce que cela ne se reproduise plus jamais. Hier, Esther Senot, l’une des dernières rescapées d’Auschwitz encore en vie était présente (elle a 95 ans et c’est une femme exceptionnelle, je vous invite à regarder cette interview d’elle).

En discutant ensemble, Esther et mon père ont réalisé que mes arrières grands-parents étaient dans le même convoi qu’elle : le convoi 59 parti de Drancy le 2 septembre 1943. C’était un moment profondément émouvant.

Se retrouver là, à Auschwitz, à se souvenir d’eux en 2023, avec Esther, avec mon père et 2 générations de sa descendance, résonnait comme une victoire.

Co-fondateur de Klassroom

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